Les cathédrales étaient-elles blanches ?

Image à la une : « Le temps des Cahédrale » – Tempera sur toile, 5 mètres x 3 . R. Dumoux -©viaoictura.com


 Les cathédrales du Moyen Age étaient-elles blanches?

Cet article sur les cathédrales s’inscrit dans une suite de propos et de réflexions sur la couleur dans l’art et inspirés d’un ouvrage de Mazenot.
Il est en rapport avec ma toile  de 5 mètres x 3 sur « le temps des cathédrales. » (Voir « ensemble monumental peint » sur le site viapictura.com)

Paradoxe que de parler de la blancheur des cathédrales alors qu’on les imagine multicolores et que le public de maintenant est fervent des spectacles de lumières colorées sur les façades de nos cathédrales.


Cependant vers 1937, Le Corbusier publie après la Ville Radieuse: « Quand les cathédrales étaient blanches » et il fait un topos de la Renaissance architecturale après l’an mil.

Il écrit : « les cathédrales étaient blanches parce qu’elles étaient neuves comme les villes étaient neuves, à cause de la pierre de France, éclatante de blancheur. Un monde nouveau commençait. »
« Les églises étaient blanches et jeunes contrairement à noires et vieilles »
(De même au 19ème siècle la remise à neuf des édifices a supprimé les noirceurs et la polychromie architecturale pour plus de blancheur et de pureté.)


Autre grande figure qui s’est exprimé au sujet de la blancheur des cathédrales: le moine bourguignon, Raoul Glaber.  (985- 1044)

Un texte de Glaber souvent cité est intéressant à noter :
« Comme on approchait de la troisième année de l’an mil, on vit sur toute la terre, en Italie, en Gaule, les édifices existants se rénover. C’est comme si le monde se fut secoué pour revêtir de toute part une robe blanche d’églises. Et alors on se mit à rénover presque toutes les églises et même les petits oratoires de village. »

A ce moment l’Italie et la Gaule sont les épicentres d’un réveil. (c’est un renouveau qui correspond à la mort d’Othon III et l’avènement de Henri II prince saxon.)

Après les carolingiens et l’époque ottonienne de tradition constructive (comme on l’a vu précédemment pour la toile à propos de Charlemagne) il s’agit de l’émergence d’un style nouveau édifiant cathédrales, églises et chapelles.

Glaber observe cela en bourgogne avec l’abbé de St Bénigne de Dijon et Odilon abbé de Cluny, ces lieux étant, il faut le redire, le territoire d’élaboration du 1er style roman.
L’expansion de l‘ordre de Cluny va engendrer une trame serrée de robes blanches.

Dans ce texte de Glaber, c’est la robe qui est blanche, d’un blanc éblouissant. C’est une belle métaphore  avec aussi l’idée de pureté qu’elle suggère. (candidus veut dire blanc éblouissant)

Le propos de Glaber n’est pas de décrire une blancheur superficielle mais de témoigner de la splendeur formelle intérieure et extérieure.
Il s’agit d’églises non pas blanches mais resplendissantes de décorations luxueuses.


 Le décor contribue à la splendeur de la main de Dieu. L’édifice est un espace qui inspire une crainte, un espace réservé à l’esprit où le ciel et la terre se rencontrent.
Fresques, mosaïques et marbres précieux sont très présents et riches.
Les objets de culte ont un rôle important : calices, patènes, reliures de livres, devant d’autel et reliquaire en matières précieuses et gemmes colorés. Tous ces objets précieux suscitent l’admiration des fidèles et on leur attribue parfois une origine miraculeuse.

C’est le cas du très célèbre livre de Kells  dont on dit qu’il a été composé sous la dictée d’un ange (à l’époque de Brigitte). Le livre de Kells renferme les canons des 4 évangiles. Il présente presque autant de figures que de pages et avec une grande variété de coloris. Il présente des trames si délicates, si entrelacées et de couleurs si lumineuses qu’on peut dire qu’elles ont été créées non par les hommes mais par des anges.

kells1« Le livre de Kells »

Toute cette subtilité disparue de la peinture est, dit-on, maintenant obsolète et toute pratique dans ce sens se trouve maintenant condamnée par les corps constitués faisant autorité.

Tout cela atteste d’un sens profond de la couleur au Moyen Age.
Ces ornements, objets ou livres ont un rôle fondamental : ils captent la lumière, symbole de la puissance surnaturelle.
D’autre part la perception de l’espace est liée aux agencements de l’éclairage.
(Eclairage naturel par les vitraux et artificiel par les candélabres et luminaires.)


Pour conclure cet article il est important de parler de la lumière et du vitrail.
La lumière est un symbole important dans toutes les religions et au Moyen Age, elle  est un élément fondateur, exprimant une réalité métaphysique.

Le vitrail va prendre une grande importance dans l’architecture.

Vers 1150 , l’abbé Suger décide de reconstruire la basilique royale de St Denis. Un nouveau style va naître, inspiré du philosophe grec, Denys l’Aéropagite sur la théophanie lumineuse.
Suger, contrairement à St Bernard, exalte la la valeur du décor à la gloire de Dieu et il parle de pierres précieuses et des vases d’or.

En particulier, les vitraux sont très présents : ils  se substituent au mur et transforme l’espace sacré en écrin transparent et coloré recevant le message évangélique.
(L’usage du verre était déjà présent à Constantinople et aussi on avait déjà utilisé des dalles de verre dans un châssis en bois.)
Mais maintenant l’originalité du vitrail réside dans le réseau des baguettes de plomb qui sertissent les verres comme un émail  cloisonné. Ce procédé de sertissage serait apparu à l’époque carolingienne pour s’affirmer au 11ème et 12ème siècle en France et en Allemagne avec de grands chefs-d’œuvre.

anno12Vitrail de la Basilique de Saint-Denis

Suger va confier au vitrail un grand rôle, celui de la théologie de la lumière. Les vitraux de St-Denis présentent un grand choix de motifs de l’Ancien au Nouveau Testament.
Pour Suger, l’espace sacré est un lieu vivement coloré, avec des gemmes, des émaux et éloquent par les vitraux.
St Denis (1140-1150) c’est le début de l’ère du vitrail. Après ce sera Chartres.

Les cathédrales du Moyen Age étaient-elles blanches?
Il ne s’agit pas de la blancheur matérielle mais d’un rayonnement intense de la multitude colorée, symbole de la lumière divine.

Ainsi, dans mon tableau de 5 mètres x 3 sur le temps des cathédrales, l’édifice central est resplendissant des couleurs du spectre et il irradie de lumière spirituelle.

R. Dumoux
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